Villette
On a aimé

Villette – Charlotte Brontë

Villette, publié en 1853, est moins connu que Jane Eyre. Chose étrange s’il en est, tant ce roman me semble sinon le surpasser, à tout le moins l’égaler.

En ce qui me concerne, j’ai largement préféré Villette à Jane Eyre.

Le roman est assez long (710 pages chez Archipoche). Cependant, si vous aimez ce genre d’histoire, nul doute que vous le trouviez trop court.

L’histoire

Villette est le nom d’un village francophone généralement assimilé à Bruxelles, où Lucy Snowe échoue après quelques pérégrinations familiales.

Lucy Snowe est une jeune anglaise qui ne parle pas un mot de français et qui parvient à se faire engager dans un pensionnat de jeunes filles.

Protestante dans une ville papiste, isolée au milieu de gens avec lesquels elle ne partage ni la langue, ni les mœurs, ni la foi, elle se sent incomprise. Ne trouve pas sa place.

Lucy Snowe nous raconte son histoire comme elle le ferait à son journal, nous confiant ses états d’âme dans tout ce qu’ils peuvent avoir de plus torturé et de contradictoire.

Certes, il ne s’agit pas d’un roman d’aventure. Villette est plus un roman psychologique. L’aventure de Villette est celle d’une âme humaine.

Mais qu’est-ce qui, dans la vie ordinaire de Lucy Snowe, peut bien la tourmenter? Ce qui nous tourmente tous. L’amour, nos relations sociales, notre rapport au monde et à la vie.

Il ne s’agit pas pour autant d’un roman contemplatif, même si Lucy Snowe expose par moments des scènes de sa vie comme si elle en était elle-même absente.

Un retrait qui contraste d’ailleurs avec la violence et l’importance que prennent à certains moments ses états d’âme contradictoires. Contraste qui rend le roman extrêmement vivant et qui, peut-être participe à la facilité avec laquelle les pages se tournent.

Romantisme Anglais

On retrouve dans Villette toutes les caractéristiques du romantisme anglais, notamment par l’attention portée aux sens :

« La vie reste toujours la vie, quelles qu’en soient les angoisses et nous sommes toujours en possession de nos yeux et de nos oreilles, la perspective de ce qui nous plaît et le son de ce qui nous console fussent-ils abolis »

Villette – Charlotte Brontë

La morosité du pensionnat et les états d’âme tourmentés de Lucy Snowe créent en effet une atmosphère sombre sans toutefois être sinistre. À la fois passionnée et paisible. Cette atmosphère pourrait être décrite avec les mots mêmes du roman : « une demi-obscurité » qui fait « l’effet d’une caresse pleine de pitié« .

Enfin, quoique le lecteur n’ait que le point de vue de Lucy Snowe pour aborder son histoire, Villette ne prétend à aucune vérité.

Non seulement le roman assume qu’il n’expose qu’un seul point de vue, mais les états d’âme contradictoires de Lucy Snowe renforce également cette idée qu’il n’y a pas de vérité. Qu’il n’y a que la vie telle que nous la ressentons. Et la nécessité pour Lucy Snowe, comme pour chacun d’entre nous, de créer son propre rapport au monde.

Les personnages

Les personnages de Villette sont profonds, crédibles et attachants.

Mais la force des personnages de Villette va plus loin. Villette ne se limite pas à nous présenter une palette de personnages bien construits. Le roman parvient à changer progressivement le regard du lecteur sur ces personnages.

Si les personnages, comme dans tout bon récit, évoluent au fil de l’histoire, une part importante de ces évolutions se situent surtout non seulement dans le regard de Lucy Snowe, mais également dans celui du lecteur.

Le lecteur se surprend ainsi à aimer des personnages qu’il n’appréciait pas particulièrement au début du roman.

Charlotte Brontë parvient à nous rendre aimables des personnages pour lesquels elle avait commencé par éveiller chez le lecteur un brin d’antipathie.

Un individu qui, au début de l’histoire, nous paraissait déplaisant, colérique ou rigide se transforme progressivement en comparse aimable et chaleureux (et vice versa). Et cette évolution n’est pas une transformation du personnage lui-même, mais bien un élargissement de la connaissance du personnage. La découverte progressive de sa complexité.

En cela, Villette nous montre comment notre regard sur les gens peut se modifier et surtout que l’impression qu’ils nous font est avant tout une création personnelle qui n’a peut-être que très peu de choses à voir avec ce qu’est véritablement la personne que nous enfermons dans nos impressions.

Une belle remise en question de sa propre subjectivité donc que le texte du roman ne contredit pas :

« Combien de caractères différents et contradictoires ne nous attribue-t-on pas, selon que nous jugent les uns et les autres. »

Villette – Charlotte Brontë

Cyclothymie

Lucy Snow est indépendante, passionnée, exigeante, intelligente. À l’image des sœurs Brontë telles qu’on se les représente aujourd’hui.

Villette

Ambiguë aussi. Tantôt rigide, tantôt sensible. À la fois discrète, presqu’effacée et en même temps orgueilleuse. Cette ambiguïté la rend particulièrement attachante.

D’aucuns diront que cette ambiguïté cache peut-être, derrière une apparence effacée et calme ce qu’on appellerait aujourd’hui un trouble cyclothymique. Trouble que l’on a tendance à attribuer à Charlotte Brontë elle-même. Tantôt résignée, désespérée, tantôt révoltée et plaine d’espoir.

Si la cyclothymie est considérée comme un trouble psychologique, qui n’a toutefois jamais alterné entre joie et tristesse ? La vie elle-même n’est-elle pas constituée d’alternance de plaisirs et de souffrances ?

Est-ce Lucy Snowe et Charlotte Brontë qui présentent un trouble cyclothymique ? Ne serait-ce pas plutôt un trouble inhérent à la vie elle-même ? Car en effet, comment pourrait-on connaitre la joie sans avoir connu la tristesse ? La cyclothymie que l’on catégorise aujourd’hui comme trouble mental n’est-elle pas l’expression même de la vie ?

Vous me direz que tout est question de degré. Et vous aurez probablement raison.

D’autant que je suis mal placée pour me permettre une telle considération puisque cette vision cyclothymique de la vie est probablement liée à mes propres troubles. Je n’ai toutefois aucun moyen de le savoir.

Quoi qu’il en soit, il me semble qu’aucun lecteur ne pourra pénétrer les états d’âme de Lucy Snowe sans entendre l’écho de ses propres tourments.

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