La lecture en pratique

Le lecteur : son rôle créatif, sa responsabilité

On parle trop rarement du rôle créatif du lecteur. Pourtant, il n’y a pas de livre sans lecteur.

Le lecteur rôle créatif - co création auteur lecteur
Un livre est une création commune de l’auteur et du lecteur

Au risque de choquer, je dirais que pour qu’un livre existe, le travail créatif du lecteur est aussi important que celui de l’écrivain. Quand l’auteur a terminé son livre, le lecteur doit encore le faire vivre à travers sa propre imagination. Auteur et lecteur font donc chacun la moitié du chemin qui mène à la création d’un livre.

Michel Tournier parle du rôle du lecteur dans le Vol du Vampire d’une manière très émouvante :

« Un livre écrit, mais non lu, n’existe pas pleinement. Il ne possède qu’une demi-existence. C’est une virtualité, un être exsangue, vide, malheureux qui s’épuise dans un appel à l’aide pour exister. L’écrivain le sait, et lorsqu’il publie un livre, il lâche dans la foule anonyme des hommes et des femmes une nuée d’oiseaux de papier, […] qui se répandent au hasard en quête de lecteurs. A peine un livre s’est-il abattu sur un lecteur qu’il se gonfle de sa chaleur et de ses rêves. Il fleurit, s’épanouit, devient enfin ce qu’il est : un monde imaginaire foisonnant, où se mêlent indistinctement […] les intentions de l’écrivain et les fantasmes du lecteur. »

Michel Tournier – Le Vol du Vampire

Chaque fois qu’un lecteur lit un livre, une nouvelle oeuvre est créée

Cette phrase semble avoir été tirée de quelque conte fantastique. Pourtant c’est un fait, l’œuvre telle qu’elle est reçue par le lecteur est unique. Ne peut ni être comparée à ce que l’écrivain a écrit, ni à la réception de la même œuvre par quelqu’un d’autre, voire même à sa réception par le même lecteur quelques années plus tard.

Par conséquent, chaque lecture crée une œuvre nouvelle. N’est-ce pas merveilleux ?

C’est en partie pour cette raison qu’une œuvre plaira à l’un et pas l’autre, ou qu’elle plaira ou ne plaira pas en fonction de l’état dans lequel se trouve le lecteur. La qualité du récit n’est pas seule en cause. Contrairement à ce qu’on a tendance à croire.

Si la moitié de l’existence d’un livre est le fait de la créativité du lecteur, il est peut-être temps de revaloriser son rôle.

La magie de la lecture : le rôle créatif du lecteur

C’est dans cette alchimie entre la part créative de l’auteur d’un côté et du lecteur de l’autre que se situe toute la magie de la lecture.

Si le lecteur ne saisit pas l’occasion de faire fonctionner son propre imaginaire, de créer à partir des propositions de l’écrivain, il n’y a pas de véritable expérience de lecture. Parce que le lecteur ne joue pas son rôle.

Peu importe le savoir que le lecteur retire ou non d’un livre, l’intelligence de son auteur, l’élégance de son style. Ces choses sont accessoires. Ce qui importe, c’est l’exploitation du lecteur de son propre pouvoir créatif. S’il ne joue pas son rôle, le livre ne pourra rien lui apporter.

Du cercle vicieux de la critique

La critique de la littérature dite facile. Ces jugements négatifs ou positifs influencent le lecteur et lui dérobent une part de sa propre responsabilité. Ils rétrécissent son esprit alors que pour faire une véritable expérience de lecture, le lecteur doit tenir son esprit le plus ouvert et réceptif possible. Sans a priori, sans conditionnement.

La critique reproche souvent le succès de certains livres en les dénigrant tout en faisant l’apologie d’un certain type de littérature qui, à l’image de l’art contemporain ne semble accessible qu’aux initiés.

Il y a quelque chose de tyrannique dans ce genre de jugements de valeur. Lorsque la critique est favorable, le lecteur peut se sentir obligé d’apprécier le livre et se sentir débile si ce n’est pas le cas. Or, peut-être le lecteur, lorsqu’il se sent moins impressionné par un livre, est-il plus disposé à développer son imaginaire. À se faire confiance. Peut-être s’autorise-il plus de liberté.

Dans ce cas, le succès des livres qualifiés de populaires ne serait pas dû, comme on le sous-entend souvent, au manque d’intelligence des lecteurs, mais à ces jugements de valeurs qui se donnent une apparence d’objectivité alors qu’ils ne sont que l’expression subjective d’un courant de pensée.  

Encore une fois il est temps de nous débarrasser de cette habitude de classer les livres en fonction de leur degré supposé d’« intelligence ». Il est temps d’arrêter de déconsidérer le plaisir et le divertissement.

Surtout, il est temps pour le lecteur de reprendre ses responsabilités. De ne plus s’en remettre à de prétendus connaisseurs. Comme je l’ai déjà dit dans un autre article, personne ne connait le lecteur mieux que lui-même. On peut le conseiller, mais lorsqu’il commence à lire, c’est à lui seul qu’il appartient de jouer son rôle créatif.

De la création

L’âme doit être nourrie au même titre que le corps.

Les besoins de l’homme ne se limitent pas à manger et à dormir. Pour s’épanouir, il a besoin de créer.

La création est la nourriture de l’âme.

Je ne suis pas occupée de vous dire que vous devez tous quitter votre emploi et devenir artistes. Même si, en réalité, artistes, nous le sommes tous déjà, que nous le voulions ou non.

Nous créons en permanence. Lorsque nous travaillons, lorsque nous parlons, lorsque nous pensons.

Tous ce que nous vivons, d’une certaine manière, nous le créons, puisque nous l’interprétons et qu’interpréter c’est déjà un acte de l’imagination. Créer, c’est notre manière naturelle, essentielle et inévitable d’appréhender le monde, d’être au monde.

L’imagination n’est pas l’apanage des génies, ni des personnes qui ont fait de l’art leur métier. L’imagination est une propriété de chaque être humain qu’il lui appartient de cultiver.

Il est donc important, si nous voulons nourrir notre âme, de nous donner le plus possible l’occasion de créer. Et des occasions de créer, il y en a des centaines. Pour ma part, inutile de vous dire que mon occasion à moi, c’est la lecture.

De la paresse

Si certaines nourritures sont néfastes pour le corps, il en va de même pour l’âme.

L’homme a une tendance naturelle à la paresse.

Le corps se laisse facilement séduire par le sucre malgré son manque d’intérêt nutritif, parce qu’il est facile à traiter. Ne demande pas trop d’efforts. Et le corps aime quand il ne doit pas faire trop d’efforts.

Je suppose qu’il en va de même pour l’âme qui doit, elle aussi, se laisser naturellement tenter par des choses préfabriquées, digérées, qui ne lui demandent le moins de labeur possible. Et je suppose encore que c’est pour cette raison qu’elle se laisse facilement séduire par des images, des écrans, qui font tout le travail de création laissant l’imagination se prélasser dans le canapé, plutôt que de s’activer.

Malheureusement, à l’instar du sucre, cette nourriture consommée à l’excès est néfaste.

Manger sainement ne devrait donc pas s’appliquer qu’à l’alimentation corporelle.

Jouer son rôle

Si certaines activités ont un potentiel créatif plus élevé que d’autres, il nous appartient dans la réalisation de ces activités de nous activer. De jouer ce rôle créatif que l’activité propose.

Prenons un exemple qui n’a rien à voir avec la lecture et qui sera peut-être plus parlant. Restons dans l’alimentaire. Une chose est de préparer machinalement des pâtes bolo en téléphonant à sa mère et en surveillant les gosses du coin de l’œil. Une autre est de préparer un gâteau ou n’importe quelle recette en tentant de l’adapter, en faisant des expériences de cuissons ou d’ingrédients.

Vous serez d’accord avec moi pour dire que quoiqu’on les désigne de la même manière, ces deux expériences sont fondamentalement différentes, et que la seconde est bien plus enrichissante. Même si le gâteau finit trop cuit.

C’est pareil avec la lecture. Il ne s’agit pas de se placer devant son livre comme on se place devant un écran. De manière passive.

C’est une question d’engagement. L’engagement de jouer effectivement son rôle.

N’espérez pas retrouver le plaisir de lire si vous laisser la porte de votre imagination fermée en attendant que l’auteur fasse tout le travail. La lecture n’est ni une activité passive, ni une activité paresseuse. Il appartient au lecteur de recréer, voire de compléter, avec sa propre imagination, l’univers suggéré par l’auteur.

Ouvrir la porte de son imaginaire et laisser la possibilité à la magie de s’opérer. Et, si la magie ne s’opère pas, ouvrir un autre livre, mais laisser béante la porte de son imagination. C’est la seule manière de faire une véritable expérience de lecture.

2 commentaires

  • BLaise

    Bonjour,
    j’ai rarement trouvé un texte aussi clair et lumineux sur l’interaction entre auteur et lecteur.
    J’apprécie tout particulier la manière dont y est évoqué le travail créatif du lecteur pour rendre un texte écrit vivant.
    Merci à vous d’exister et de votre enthousiasme à partager votre vision de la lecture
    Eveiveneg

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *