La lecture pour quoi faire
La lecture en pratique

La lecture pour quoi faire? Plaidoyer pour la fiction

Plus que jamais, militons pour la lecture.

Entre bébé qui pleure, le repas à préparer, un rapport urgent à rédiger, peut-être même des vies à sauver, vous vous demandez : « la lecture? Pour quoi faire?

Essayons de répondre à cette question.

La lecture réconforte

Pourquoi lire? D’abord parce que la lecture réconforte.
Pas étonnant que les livres soient si souvent associés à une tasse de café ou de thé fumant, un feu dans la cheminée, et un plaid en pilou.
La lecture pour quoi faire
Ces accessoires incarnent le réconfort que procure la lecture dans ce monde qui, dans le meilleur des cas nous dépasse, dans le pire nous détruit.
Mais pourquoi ? Je crois que c’est une question d’honnêteté. A la différence de notre prétendue « réalité », la fiction et les personnages fictionnels s’assument en tant que fiction. Ce qui veut dire qu’ils ne prétendent à aucune vérité. A peine prétendent-ils à la cohérence.
C’est pour ça que je préfère le terme fiction à celui de littérature. Moins prétentieux. Plus confortable. Plus proche des gens. Moins grave. Et, comme le dit Aldous Huxley, le langage et les symboles pris trop au sérieux motivent et justifient toutes les erreurs. Voire, l’histoire nous en est témoins, toutes les horreurs.
Et puis, à l’inverse de toutes ces choses qui nous encombrent et nous submergent dans notre quotidien, la fiction ne porte pas de jugements tranchés. Est vierge de tout a priori.
Malgré cette humilité, la lecture offre l’opportunité unique de vivre l’expérience magique. Celle qui résulte de l’alchimie entre l’imaginaire de l’auteur et celui du lecteur. Une aventure créative vécue depuis son canapé, son lit, une plage, le tram. Une opportunité simple et facile de s’extraire de son quotidien, quel qu’il soit.

La lecture interroge

La lecture remplit aussi une fonction que notre subjectivité ne pourra jamais remplir seule : interroger nos schémas, en prendre conscience, les remettre en question, et nous donner les moyens d’en sortir ou de les adapter.
Le lecteur s’identifie à un personnage complexe, ambigu, nuancé. Fait sien un point de vue différent. A travers des métaphores et des mots qui le sortent de son quotidien. Et ce , comme nous l’avons dit, sans jugement tranché, sans personne pour lui dire : « il faut faire ceci ou cela et ne pas faire ceci ». Ou pire : « il faut penser ceci ou cela mais c’est mal de penser ça ».
Vivre, à travers la lecture, une autre vie que la sienne, c’est permettre un déplacement qui nous donne l’occasion de nous interroger et, éventuellement de nous repositionner.
Nancy Huston (un auteur que je vous recommande vivement) le dit beaucoup mieux que moi :

 « A la faveur de la lecture, et de l’identification qu’elle permet aux personnages d’époque, de milieu, de cultures autres, l’on parvient à prendre du recul par rapport à son identité reçue. Partant, l’on devient plus à même de déchiffrer d’autres cultures, et de s’identifier aux personnes les composant. (…) la littérature nous permet d’explorer l’intériorité d’autrui. C’est là son apanage souverain et sa valeur. Inestimable, irremplaçable.»

La lecture interroge, sans aucune obligation, ni de penser, ni de se conformer, ni de »performer ». Elle ne nous impose rien.

La lecture relativise

La lecture nous permet de relativiser la réalité lorsqu’elle se prétend « vérité ».

Comme l’indique Pascal Quignard :

 « Toutes les vies sont fausses. C’est la narration qui est vive, ou vitale, ou vitalisante, ou revivifiante. Et il est possible que les romanciers soient les seuls à savoir l’erreur – puisqu’ils consacrent leur temps à travailler à son errance – que toute narration engendre et l’étrange vitalité qui naît de cette fiction. Les seuls à savoir qu’il y a autant de romans possibles et aucune vérité en amont d’eux. « 

En effet, il n’y a pas plus de vérité en amont de nos vies qu’en amont de la fiction.
Et on peut effectivement se demander si pour certains Harry Potter n’est pas plus réel que Macron. Nul doute en tout cas que pour beaucoup, il apporte plus de réconfort direct et tangible dans la réalité concrète du quotidien. Ainsi, les effets du premier semblent plus réels à certains que les effets du second. Lequel des deux dès lors appartient le plus à la « réalité »?
Quoiqu’il arrive, nous ne pouvons percevoir la réalité que par le filtre de notre perception. C’est donc toujours d’une certaine manière notre réalité que nous projetons sur le monde. Comme l’a dit Thoreau, on oublie trop souvent que c’est toujours la première personne qui parle derrière tout langage. C’est également ce que dénonce Aldous Huxley lorsqu’ils parlent de nos « univers fabriqués-maison », produits de nos désirs, de nos haines et de notre langage.

La lecture humanise

Parce qu’elle réconforte, interroge et relativise, la lecture « humanise ». Lire, c’est s’améliorer en tant qu’humain. C’est « s’humaniser ». Parce que la lecture offre l’occasion de s’extraire de l’automatisme, du formatage de nos « univers fabriqués-maison », je dirais même de nos univers « automatisés-maison » pour se donner l’occasion de réfléchir, remettre en perspective ses schémas de pensée, s’interroger.
Et aujourd’hui plus que jamais, la lecture peut nous sauver.

 « Jamais tu ne comprendras quelque chose à cette vie. (…) Elle déborde de tous les côtés, et quand tu crois en saisir un bout, elle te l’a déjà abandonné entre les doigts, comme un lézard sa queue. Les humains ont tellement peur de cette vérité-là, de cette énigme incommensurable, qu’ils ont passé des millénaires à tisser des gilets de sauvetage. Les savoirs, les idéologies, les philosophies, les sciences sont le produit de ces filatures. Les qualités en varient. Certaines sont même très soignées mais aucune ne résiste à l’usage! Étrangement, rares sont les savants, les philosophes qui, au fur et à mesure qu’ils avancent, paraissent remarquer que le mystère, loin de diminuer, grandit et que l’horizon recule.» Christiane Singer

Finalement, on peut rechercher ses traumas, les analyser, lire toute la théorie du monde à leur sujet, étudier tous les outils pour s’en sortir. Prendre quantités de médicaments pour cacher nos malaises. Le seul réconfort possible est de redonner à nos traumas leur nature de fiction. Sans culpabilité, sans les amoindrir. Ce n’est pas parce qu’un trauma est fictionnel qu’il n’existe pas. Le remettre en lien, en perspective. Le revivre à travers d’autres points de vue. Comprendre aussi le point de vue des acteurs du trauma et passer à autre chose. Se donner enfin les moyens de faire émerger l’essentiel sous la couche de superficiel qui étrangle nos vies, notre moral(e), notre sens commun. Notre humanité.

Pas le temps pour la fiction?

Pour finir, je voudrais vous rappeler ce que Nancy Huston (encore elle) répond à ceux qui prétendent ne pas avoir le temps de lire :
« Plus on se croit réaliste, plus on ignore ou rejette la littérature comme un luxe auquel on n’a pas droit, ou comme une distraction pour laquelle on est trop occupé ».
Alors, lisez partout, tout le temps, dès que vous avez cinq minutes, dans le tram, chez le médecin, avant de vous endormir, à la place des réseaux sociaux, des nouvelles déprimantes, de la télévision. Faites le point, honnêtement, il y a des choses à nettoyer. Des habitudes à remplacer. Du temps à trouver.
Besoin d’un coup de pouce? Lisez mon article: Lire pour ceux qui n’ont pas le temps.
Et passez ensuite au livre suivant …

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